Journaux et témoignages

Le thème du livre : Ce texte se situe pendant les jours tragiques et cruciaux d'août 1944 où l'auteur, agé de 19 ans, a vécu les derniers combats qui ont libéré la ville d'Orléans, de mai à septembre 1944.

De jour en jour, mais surtout de nuit en nuit, le jeune homme qu'il était alors nous conte les souvenirs d'une époque difficile, mais porteuse d'espoir, d'éveils et d'ouvertures au monde, au futur, à l'avenir...

jacquesDe son jardin, sous son tilleul (d'où le titre), le jeune Jacques nous dit sa ville, les rues, les caves où ses amis et lui, secouristes volontaires, s'activent sous les bombes pour secourir les blessés et dégager les morts des décombres. Mais comme le texte est mené par celui qu'il est devenu plus tard (le livre est paru en 1999), nous avons de continuelles échappées vers le passé, qui a construit nos civilisations, et le futur, que l'écrivain Lacarrière connaît alors.

Entre 2 bombardements, en ces jours d'été, ces jeunes gens vivent la fin de leur adolescence : les premières amours de l'auteur et la présence d'Eléonore, les promenades au bord de la Loire, les méditations sous le tilleul, les questions sur notre société et l'existence, sur les mots et leur sens - et là, c'est tout le devenir de l'écrivain qui est en lui qui montre le bout de son nez - sur le départ et les voyages qui vont conditionner toute sa vie.

Il sait que le monde ne se limite pas à Orléans, que la Loire va vers la mer. Le monde l'attend et d'abord la Grèce, dont il rêvait déjà au lycée, car il y faisait du grec. Pour lui, c'était alors un pays où personne n’allait jamais. Il a maintenant envie de se rendre sur place pour voir.

 

Un extrait du livre (4° de couverture) :

"Oui, forts et denses, éclairants, lumineux furent finalement ces jours de l'été 1944. Ces jours qui contribuèrent si fortement à hâter la fin de mon adolescence. Quand les parents furent de retour, une fois la ville libérée, ils pensaient nous retrouver intacts, je veux dire tels que nous étions auparavant. Mais nous avions grandi, mûri, et tant changé que s'ils avaient eu ne fût-ce qu'une once d'intuition, ils n'auraient même pas dû nous reconnaître.

C'est à ce moment-là, quand tout autour de nous n'était que ruines, que la ville presque entière était à reconstruire et l'avenir à repenser, que je décidai seul, absolument seul (mais avec la complicité du tilleul) de ce que je ferais de ma vie : être cigale et jamais fourmi."

 

Quelques conclusions :

Orléans a offert à Jacques Lacarrière son enfance et sa jeunesse, ses premiers flirts, ses premiers paysages. A la fin de l'essai, Jacques part vers de nouveaux jardins, de nouveaux fleuves, de nouveaux voisins, de nouvelles femmes. Le voyage et l'écriture vont emplir sa vie.

Le voyageur, tel qu'il le conçoit, essaie d'apprendre quelque chose de son voyage, L'écrivain qu'il est devenu a écrit des récits de voyage "non pas ceux qu'on lit en voyage mais ceux qui, en principe, font voyager" (page 190).

Sans vouloir nous éblouir par ses émotions ou son lyrisme, il va tenter de nous guider, d'élucider le monde qu'il décrit, de nous faire partager ses bonheurs, ses découvertes et ses coups de coeur...

 

Bibiographie

En effet, quel bonheur de découvrir ces récits, voyages, traductions, photos, essais, poésies... Il partage avec nous, par exemple, entre autres ouvrage qu'il a publiés :

- La Grèce : L'été grec (Plon, 1976), une somme rapportée de plusieurs voyages effectués entre 1947 et 1966, ou : la Grèce vue du ciel (Gallimard, 1996),
- Mais aussi la Turquie : La Cappadoce (Hatier, 1988), 
- La Russie : Promenades à Moscou et à Léningrad (Balland, 1969 ),
- L'Egypte : L'Égypte, Au pays d'Hérodote (Ramsey, 1994), une traduction fidèle du texte grec et des commentaires qui permettent de faire le lien entre l'Égypte d'Hérodote et celle d'aujourd'hui, ou : Marie d'Égypte, ou Le désir brûlé (Points Seuil, 1999), le premier roman de J.L., écrit sur l'Egypte aux débuts du christianisme,
- Sans oublier la France : Chemin faisant (Fayard, 1973) : mille délicieux kilomètres à pied à travers la France, des Vosges (Notre Dame des Vignes) aux Corbières (Notre Dames des Olives), Gens du Morvan (le Chêne, 1978), Alain-Fournier, ses demeures (C. Pirot, 1991)... etc.

 

L'auteur

jacques2Jacques Lacarrière est donc écrivain, poète, traducteur (du grec) et avant tout grand voyageur .

Né à Limoges en 1925, il a passé toute sa jeunesse à Orléans, avant de faire des études de lettres classiques à la Sorbonne, à Paris. En même temps il suivait des cours de grec moderne et d'hindi à l'École des langues orientales.

En 1947, il découvre la Grèce : il va jouer à Épidaure au sein d'une troupe théâtrale d'étudiants de la Sorbonne. Ebloui, il y repart seul en stop en juillet 1950. Voyageant la plupart du temps à pied, il est vu comme l'un des des premiers « routards », un précurseur de la mode de la randonnée !

Helléniste passionné, il séjourne ensuite en Grèce de 1952 à 1966 et découvre la culture grecque moderne. C'est la publication de L'été grec dans la collection Terre humaine en 1976 qui le fait connaître comme écrivain. Mais déjà en 1973, il avait fait paraître Chemin faisant où il racontait une traversée de la France, 1000 km du nord au sud, à pieds...

Jacques Lacarrière a écrit de nombreux livres sur la Grèce antique et moderne, mais il s'est aussi intéressé à la Turquie, à la Syrie, à l'Égypte, à l'Inde… ainsi qu'à la partie de la France où il a vécu, le Val de Loire, la Bourgogne…

Il partage maintenant son temps entre Paris, ses voyages, et le village de Sacy, dans l'Yonne, où il s'est installé dans la maison familiale.

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Journaux et témoignages :

Le Chili d'Isabel Allende, Mon pays réinventé.

Editeur : Grasset, 2003

Le livre :

Cet ouvrage est né de 2 réflexions ou questions posées à l’auteure qui entrait dans les eaux de la soixantaine : une réflexion de son petit fils qui voulait la rassurer lorsqu’il l’a vue contempler son visage dans un miroir et lui a promis, au moins, encore trois ans de vie à venir… Et la question d’un auditeur, lors d’une conférence, sur le rôle de la nostalgie dans ses romans. Ces 2 interventions ont donné naissance à ce livre, où elle va « divaguer dans ses souvenirs »

Isabel Allende est une grande voyageuse, tant par nécessité que par choix : « Presque toute ma vie, j'ai été une étrangère, condition que j'accepte car je n'ai pas d'autre alternative. Plusieurs fois, je me suis vue obligée de partir en brisant des liens, en laissant tout derrière moi pour recommencer une vie ailleurs».

A 9 ans, elle suit sa mère et son beau-père diplomate dans le monde, puis après un retour au Chili à 15 ans, en 1957, elle en repart en 1975, volontairement cette fois-ci, deux ans après le coup d’état du 11 septembre 1973 contre le Président Salvador Allende, un cousin de son père. Elle dresse le portrait contrasté et plein d’humour du Chili, où elle mêle souvenirs, pensées personnelles, anecdotes familiales, joies et tristesses à l’histoire, la culture, la géographie, les mentalités et la politique de son ancien pays qu’elle a aussi beaucoup visité...

Butinons au hasard des pages certaines images, puisqu’elle nous dit bien : "Les souvenirs ne s'organisent pas chronologiquement, ils sont comme la fumée, si changeants et éphémères que si on ne les écrits pas ils disparaissent dans l'oubli. J'essaie d'organiser ces pages par thèmes ou époques, mais cela est presque un artifice à mes yeux, vu que la mémoire va et vient, comme un interminable anneau de Moebius".

Nous sommes donc autorisés à citer, en vrac, certains aspects de sa vie quotidienne à Santiago, dans une famille de la bourgeoisie, mais peuplée d'excentriques, cette famille atypique où elle a puisé, plus tard, les personnages merveilleux de ses romans, à commencer par ceux de «la Maison aux esprits».

On lit son enfance solitaire et assez complexée, mais racontée de façon très drôle, son premier mariage, sa lutte aux côtés des féministes chiliennes, ses débuts comme journaliste, sa joie lors de l'élection de Salvador Allende et de ce gouvernement d'Unité populaire, de la liesse du pays et des années qui suivirent, "les plus intéressantes" de sa vie, puis son départ pour les Etats Unis, son 2° mariage, sa vocation d’écrivain…

On aime ses récits de voyage dans les différentes contrées sud-américaines : la traversée en famille et en train du Désert d’Atacama, le voyage en bateau à Chiloé, dans l’extrême Sud et ses histoires de sorciers, le Pérou ou la Bolivie des postes de ses parents.

Le titre :

pays reinventeSes premiers essais d’écriture remontent à son 1° départ, lorsque sa mère lui offre un carnet pour y faire un journal de voyage.

Son premier roman est, ensuite, la dérive de la longue lettre qu’elle écrit du Venezuela à son grand-père centenaire et mourant. Mais pourquoi ce pays « réinventé ? »

Parce qu’à plusieurs reprises, l’écrivaine explique qu’il s’agit d’un récit fort peu objectif, et qu’elle y multiplie les arrangements et les exagérations. « je faisais une sélection de mes souvenirs, changeais quelques faits, en exagérais ou en ignorais d’autres, affinais mes émotions et construisais peu à peu ce pays où j’ai planté mes racines »

Raconter de son exil ces souvenirs sans sentiment et sans passion serait, à ses yeux, une trahison : «ce livre (est) une série de souvenirs, lesquels sont toujours sélectifs et colorés par l’expérience et l’idéologie personnelle».

Son pays est, comme dans ses romans, poétique, embelli ou recréé, « réajusté » suivant le besoin et l’humeur de l’auteure. Tout comme les personnages que l’on y croise, il devient mythique et remplace le réel pour notre plus grand bonheur.

Quelques réflexions :

Nous, les Européens, sommes à mi-chemin culturel, pourrait-on dire, entre le Chili de l’auteure et les Etats Unis, pays où elle vit maintenant. Ce qui fait que nous nous retrouvons dans ses descriptions de villes et de personnages qui sont, parfois, ceux de la France d’avant la mondialisation.

J'aime bien les comparaisons qu’elle établit entre les 2 pays, les jugements qu’elle porte, les souvenirs qu’elle transporte et qui deviennent un peu les nôtres. Et j'aime surtout ce qui passe à travers ce récit : Isabelle, ses joies, ses tristesses, sa volonté, son dynamisme. Un autoportrait flottant et émouvant. Il donne envie de lire ou de relire ses romans, à la lueur de ce qu’on vient d'apprendre. Au travers de la fiction, on espère ainsi retrouver ses lieux de prédilection et les membres étonnants de sa famille, transformés et magnifiés par la création romanesque.

A noter : le site officiel d’Isabel Allende, qui est écrit en Espagnol et en Anglais. Il présente l’auteure, sa vie, son œuvre, une galerie de photos, etc. Très bien documenté et attractif, il est néanmoins réservé aux hispanophones et anglophones !

L'auteure : 

Isabel Allende, de nationalité chilienne et américaine, est née à Lima au Pérou, en 1942. Elle a fait de la télévision, écrit des chroniques journalistiques.

Comme auteure, elle a écrit des oeuvres de théâtre, des contes pour enfants et a publié notamment La Maison aux esprits (Fayard, 1994), Fille du destin (Grasset, 2000), Portrait sépia (Grasset, 2001), La Cité des dieux sauvages (Grasset, 2002), Zorro (Grasset, 2005).

Elle est parfois confondue avec sa cousine, prénommée elle aussi Isabel, fille de l'ancien président Salvador Allende et députée socialiste à Santiago.

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Journaux et témoignages

carte chine

Ce journal retrace la vie de Ma Yan, fille de paysans très pauvres, qui vit à Zhang Jia Shu, dans la région du Ningxia, une zone autonome, peuplée de musulmans appelés Hui, dans le nord-ouest de la Chine.

Un jour de mai 2001, la mère de Ma Yan, Bai Juhua, lui annonce que, contrairement à ses deux petits frères, elle n'ira plus à l'école, faute d'argent, après cinq années consécutives de sécheresse.

C'est la règle, les filles sont les premières victimes de la pauvreté. Elle a 13 ans, et tous ses rêves s'effondrent. Pour crier sa révolte, la jeune fille écrit une lettre à sa mère au dos d’un mode d’emploi pour graines de haricots : « Je veux étudier » en est le titre.

A l’école, on lui avait demandé de rédiger son journal : sur plusieurs carnets, Ma Yan a raconté son quotidien, très rude. L'école est située à vingt kilomètres de son village, Zhang Jia Shu, un parcours que l'écolière effectue tous les week-ends à pied, en quatre à cinq heures de marche, avec ses frères, par tous les temps, pour retrouver son village et ses parents. Elle a noté au jour le jour les détails simples de la douleur d'un estomac vide, du manque de nourriture, des bols de riz trop vite avalés. «Il n'est pas possible de deviner le sentiment d'avoir FAIM».

Elle a évoqué les sacrifices qu’elle fait pour acheter un stylo-bille : deux semaines sans pain ; les leçons de maîtres d'école d'autant plus rigides qu'ils sont mal formés ; les échecs successifs d'un père mal né et dédaigné par sa belle-famille. Et toujours revient cette question : «Pourquoi est-ce que nous vivons ?» Mais il y a aussi cette foi inébranlable dans l'éducation et cette prière : «Je veux réussir pour que ma mère vive agréablement la seconde moitié de sa vie.»

Elle n'a qu'une obsession : bien travailler pour ne pas décevoir ses parents. Et quand il lui arrive d'échouer, elle écrit encore : «Quand le professeur donne mes résultats, je ne peux plus relever la tête. Je n'ai même pas la deuxième place.»

L’aventure du journal :

mayanBouleversée par le désespoir de sa fille, la mère de Ma Yan confie la lettre et les carnets à des Français de passage dans ce village du bout du monde. Parmi eux, le journalistePierre Haski, correspondant français de Libération à Pékin... Il relate l'histoire de Ma Yan, dans Libération, en janvier 2002 avec des extraits du journal de la jeune fille. Un éditeur de Paris propose aussitôt de publier ce témoignage, avant même de l'avoir lu entièrement.

Le journal se présente de façon alternée : sur la page de gauche, en regard du texte de la jeune fille, des notes sur la famille de Ma Yan, son village, le système sociétal, éducatif, sur la Chine des laissés-pour-compte, rédigées par Pierre Haski, sobre et précis. Encadrant le récit, une préface et des annexes supplémentaires sur les circonstances et la suite de l’histoire.

C'est bien un Journal intime : Il est écrit à la 1° personne : le " je " se raconte, s’analyse se plaint, se réjouit. Il est écrit au présent, car il est caractérisé par un aspect quotidien : les réflexions ou les événements sont notés au fil de la vie, plus ou moins régulièrement.

Le journal est donc discontinu, interrompu par la vie " en action ", il n'est pas achevé… Il permet à Ma Yan de lutter contre le désespoir ou la solitude, Il lui permet aussi de voir plus clair en elle-même, il l'aide à lutter contre la fuite du temps, de tenir compte de ce qu’elle a été, de ce qu’elle a vécu pour se construire un avenir meilleur pour elle et sa famille, qui justifiera les sacrifices vécus et racontés.

La suite de l’histoire :

L’article de Libération et la publication du journal ont aussitôt engendré des réactions de solidarité. La création d'une association a permis, dans un premier temps, à Ma Yan et à une trentaine d'autres enfants des villages voisins de reprendre le chemin de l'école, grâce aux dons venus d'Europe.

Devenue célèbre, invitée au Salon du livre, elle est venue en visite à Paris et a pu répondre en direct ou par internet aux questions des lecteurs. Depuis, l'association «Enfants de Ningxia» aide désormais plus de 250 enfants de cette région, à continuer leur scolarité et elle aide le collège de Ma Yan à améliorer ses facilités éducatives. Pour avoir d'autres renseignements, voici son adresse :

Enfants du Ningxia, 45 rue Notre-Dame de Nazareth, 75 003 Paris.

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journaux et témoignages

Azar Nafisi est, depuis 1987, professeure de littérature persane et anglo-saxonne à l’université de Téhéran quand arrive le grand mouvement populaire qui renverse le régime du Shah.

D’abord enthousiaste, elle déchante vite, prise entre 2 dogmatismes opposés : les communistes qui refusent la culture bourgeoise européenne et les religieux, hostiles à ce monde occidental "immoral".

Lorsque le régime islamique est mis en place, elle est obligée de porter le voile puis de se soumettre à tous les diktats islamistes. Devenue « nuisible » parce que son enseignement prône des valeurs anti-nationales, elle est contrainte à la démission.

azar nafiriAlors, pendant près de deux ans, une fois par semaine, le jeudi matin, Azar Nafisi réunit chez elle clandestinement sept de ses étudiantes pour découvrir de grandes œuvres de la littérature occidentale.

Mais la clandestinité et les dangers de cette existence deviennent intenables, et Azar Nasiri fait comme la grande majorité de l’intelligentsia iranienne. Le 24 juin 1997, elle s’exile avec sa famille et part pour les Etats-Unis. Elle vit aujourd'hui à Washington où elle enseigne à l'Université Johns Hopkins, d’où elle écrit ce livre terrible et émouvant, une superbe réflexion sur la dictature religieuse, l’art, la liberté, les femmes, le sens de l’histoire.

Le choix du titre et le récit :

Lire Lolita à Téhéran «Lire» et non "enseigner"

Dans ce séminaire clandestin, l’enseignante veut faire réfléchir et non imposer. Lire, ensemble, partager et discuter autour d’œuvres : les Mille et Une NuitsEmma Bovary, Gatsby le magnifique, ou d’auteurs : Jane Austen, Scott Fitzgerald, James et surtout Nabokov.

Pourquoi Nabokov, l’auteur de « Lolita » ? Parce que précisément, comme pour ces étudiantes, la littérature lui a été essentielle, vitale, pour rester « intact » pendant la révolution russe.

Comme le précise l’éditeur, certaines de ces jeunes femmes venaient de familles conservatrices et religieuses, d'autres de milieux progressifs et laïcs ; plusieurs avaient même fait de la prison. Pour les protéger, leurs noms et leurs traits ont été déformés ou échangés, mais les événements sont, hélas, vrais.

lolitaOn établit des parallèles, on lance des ponts entre les jeunes Iraniennes (obligations – interdictions : port du voile, interdiction de danser, chanter, se maquiller, de sortir non accompagnée d'un homme de la famille...), les personnages de l’Angleterre victorienne et puritaine (Elisabeth d’Orgueil et Préjugés)  qui se battent pour le droit au bonheur et surtout Lolita, qui vit sous la dictature d’Humbert Humbert : séquestration, viol, négation de la personnalité, des envies et des besoins.

Lolita est le symbole de la confiscation de la vie d'un individu par un autre, comme le fait le régime islamiste qui veut confisquer la réalité de chacun.

Ici, la fiction permet de décrypter le réel et la littérature devient arme de résistance.

Ces réflexions sont intimement imbriquées avec le récit du quotidien de toutes ces femmes, léger comme le récit de leurs émois amoureux ou lourd  comme les menaces de la sinistre brigade de l'ordre moral, omnipotente, ou bien la disparition, l’emprisonnement ou l’exécution de certains de leurs amis…

Quelques réflexions :

Cette expérience leur a permis à toutes de remettre en question la situation «révolutionnaire» de leur pays et de mesurer la primauté de l'imagination sur la privation de liberté. Elle leur permet de mieux se comprendre, se définir, se situer, d’exprimer leurs aspirations. Le bonheur face aux interdits, l’imaginaire face au réel. A travers le prisme de la littérature, et notamment dans le personnage de Lolita, ces jeunes femmes retrouvent le reflet de leur propre soumission au pouvoir répressif des ayatollahs et de leurs interdictions.

Interdites, entre autres, les relations entre jeunes de sexe opposé, ne fût-ce que pour discuter dans un café… et ne parlons pas de l’amour ou des relations sexuelles, ce qui est pourtant la grande question qui les agite toutes (Comme Azin, mariée 3 fois, dont l’auteure dit « peut-être s’est-elle mariée si souvent parce que c’était plus facile, en Iran, que d’avoir un petit ami » (p373).

Plusieurs moments de grâce parsèment le document : Quand les jeunes femmes montent l’escalier qui mène à l’appartement de leur professeur, elles enlèvent leurs gants, leur foulard, leur longue robe brune ou noire. En dessous, éclate un bouquet de couleurs chatoyantes : des rouges, des oranges, des jaunes...

Elles portent un jean, leurs cheveux roulent sur leurs épaules, leurs ongles sont vernis, elle sont terriblement gaies. Elles boivent du thé, mangent des gâteaux qu’elles portent à tour de rôle et entrent dans un univers d’échange, de parole, d’ouverture vers l'autre, d’amitié, qui contraste avec ce qu'elles vivent quotidiennement.

Chaque chapitre à pour titre le nom d’une oeuvre ou d’un auteur : Lolita, Gatsby, James, Austen. Chaque chapitre est, en même temps qu’un récit de lutte, une réflexion sur les personnages et l’écrivain. C’est aussi le récit des cours et des discussions purement littéraires des participants. On comprend bien que c’est dans le recul provoqué par la plongée dans Jane Austen, James ou Nabokov que ces femmes puisent leur force de critique et de résistance.

Au travers de leurs aspirations, leurs rêves et leurs déceptions, nous assistons à ce combat pour continuer à étudier, et vivre, de plus en plus clandestinement, la libération qu’apporte la littérature.

Les réunions se poursuivent parce que l’essentiel, sous ce régime totalitaire, c’est de témoigner qu’une autre vision du monde continue d’exister. Tant que ces deux espaces coexistent, le totalitarisme est en échec, puisqu’il n’est pas, justement, « total ».

Le document n’empêche ni l’humour, même un peu noir, ni la dérision. Si Azar Nafisi est une enseignante d'une intelligence et d'une culture prodigieuse, c’est surtout une femme qui porte sur les gens un regard d'une profonde humanité et d'une grande tendresse. Tendresse pour ces jeunes filles et femmes qu’elle accueille, qu’elle écoute, qu’elle conseille et aussi pour tous ces Iraniens enfouis sous cette chape de plomb.

Arrivée aux Etats Unis, Azar Nafisi nous dit que si elle a quitté l’Iran, l’Iran ne l’a pas quittée. Elle en observe les timides changements : un peu moins de soumission, une exigence de liberté individuelle, un peu d’espoir.

Ce livre a reçu le Prix du Meilleur livre étranger (essais) en 2004 et le Prix des Lectrices de ELLE (documents) en 2005.

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Journaux et témoignages

Ce qui le motive, lui, le non-croyant, qui partage son temps entre Londres et Paris et qui s’est éloigné de la réalité nord-américaine, c’est l’intérêt, voire l’inquiétude que lui inspire alors la montée de la religiosité aux Etats-Unis.

Ce voyage a été publié initialement en 1989 en langue anglaise. Mais, 15 ans plus tard, en 2004, il constate que cette culture «néo-chrétienne» s’est considérablement étendue et radicalisée vers un fondamentalisme toujours plus pur et dur.

George Bush, nouvellement réélu, est même le représentant le plus célèbre de ce courant évangéliste.

Alors Belfond, son éditeur français, a eu la bonne idée de nous en proposer la traduction, pour que nous puissions comprendre l’ampleur du phénomène.

L'aventure vécue par l'auteur :

kennedy

Dans un marathon de 18 000 kilomètres accompli en trois mois, au volant d’une superbe Ford Mustang rouge vif, de Miami à la Géorgie, de ghettos urbains en cauchemars climatisés pour retraités fortunés en passant par les villages perdus du cœur primitif de la Caroline du Nord, l’auteur multiplie les rencontres insolites : luthériens, unitariens, évangélistes, baptistes, pentecôtistes, méthodistes, témoins de Jehovah, etc., tous ministres du néo-évangélisme.

Parmi eux, nous découvrons un ancien mafieux new-yorkais transfiguré par la foi, une redoutable femme d'affaires qui doit sa réussite à Dieu, de jeunes musiciens chevelus fans de heavy metal chrétien, (une bonne partie de l’activité de Nashville est dédiée à la musique "chrétienne"), un prêtre guérisseur de paralytiques, des motards bibliques, des adventistes anonymes, des télévangélistes fameux ou cyniques et autres prédicateurs acharnés.

Kennedy dissèque le business des sectes et nous découvre leurs stratégies de recrutement. Il est aidé en cela par les Fondamentalistes anonymes, une association d'anciens membres, menacés par ces sectes. Il nous les montre tous, ces pasteurs qui ont une main sur le crucifix et l’autre sur le porte-monnaie, pour qui le marketing religieux fait office d’article de foi, ceux pour qui la religion est à grand spectacle (estrades panoramiques, centaines de choristes, fidèles glapissants, danseuses en dentelles et rubans, ovations au Créateur, transes religieuses…).

Nous découvrons les deux ou trois acteurs de grands scandales (comme Jim Bakker qui a détourné, dans les années 1980, 70 millions de dollars avec sa femme et qui a été découvert à la suite de divers faux pas sexuels, « un homme de Dieu engagé dans un travail d’évangélisation en position couchée »)…

Heureusement, parfois, il rencontre aussi un certain nombre d’individus réellement sincères et respectables qui ont reçu le fameux « coup de fil de Jésus », ainsi que quelques personnages éclopés de la vie qui ont trouvé dans la foi matière à se reconstruire.

En Alabama, par exemple, à Enterprise, à côté d’églises strictement racistes (Blancs, Noirs, riches, pauvres, même si on prône les vertus chrétiennes on ne se mélange pas), le pasteur pas très riche qui place le principe d’amour de son prochain au centre de son action, sans vouloir en tirer de bénéfices financiers.

Plus émouvant encore, l’ancien braqueur-assassin devenu prêtre baptiste, aumônier des prisons à Columbia, en Caroline du Sud, dans le couloir de la Mort. Son rôle ? Aider chacun des condamnés à assumer son sort, à ne pas couler en attendant l’exécution…

Quelques réflexions :

Tous ces pasteurs, prêtres et évêques, que nous voyons s’agiter sous nos yeux, même les pires, dogmatiquement parlant, ne sont nullement antipathiques. Bien au contraire, ils sont accueillants, chaleureux, parfois pathétiques. Mais ce qui fait peur, c’est leur prosélytisme à tout crin, leurs arguments agressifs, leur refus de l’autre, des autres, leur vision totalement manichéenne du monde.

Chacun d’eux se doit d’amener à la « Vérité » autant d’incroyants que possible : c’est ainsi seulement qu’il s’assurera le Paradis. La religion joue un rôle clé aux Etats-Unis, puisque la quasi-totalité des gens croit que le Bien s'oppose au Mal, le premier étant toujours représenté par les États-Unis.

Jésus-Christ est devenu la réponse aux multiples questions et déceptions de l’existence. Il faut ajouter que 70 % des Américains adultes croient en l'existence de l'enfer, et par ce terme l’auteur nous précise bien qu’il s’agit d’un vrai brasier engouffrant les pécheurs et les damnés…

Pour gagner le Ciel, on crie et chante sa foi par des slogans en forme de jingle publicitaires : «Avec Dieu, soyez gagnants», « Dieu est mon copilote », « Boycottez l’Enfer ! »… Dans la vie et les idées des évangélistes, il n’y a aucune place pour le doute, jamais. C’est un vrai cauchemar qui donne froid dans le dos, au fil de la lecture. Nous allons à la rencontre de ces nouveaux fous de Dieu avec une certaine stupeur, amusée parfois, plutôt effrayée, en général.

Cette Amérique est-elle absurde ? Kennedy l’incroyant ne porte pas de jugement, il rapporte ce qu’il voit et entend avec distance et presque neutralité, mais toujours avec beaucoup d’humour et de causticité. Il analyse ce besoin nouveau et impérieux de religion comme « une soif de racine au sein d'une nation qui en a si peu ».

A la fin du voyage, il se dit soulagé de reprendre l’avion pour «regagner un monde plus ancien» dont il attend, on le sent bien, de retrouver les valeurs humanistes.

Biographie de l'auteur :

Douglas Kennedy est né à New York eu 1955, Il grandit dans l’Upper West Side, étudie à la Collegiate School (le plus vieux lycée de New York) et au Bowdoin College dans l’état du Maine, avant de partir un an au Trinity College de Dublin, en 1974.

De retour à New York, il travaille comme régisseur dans des théâtres de seconde zone à Broadway. En mars 1977, entre deux productions, il rend visite à des amis à Dublin. Depuis, il habite toujours de ce côté-ci de l’Atlantique, entre Londres et Paris.

A Dublin, il devient cofondateur d’une compagnie de théâtre puis il rejoint le National Theatre of Ireland. Il y passe cinq années (1978-1983), pendant lesquelles il commence à écrire la nuit. Il consacre totalement sa vie à l’écriture après avoir démissionné de son poste en 1983.

Pour survivre, il devient journaliste free-lance, notamment pour l’Irish Times où il tient une rubrique de 1984 à 1986. Il épouse, en 1985, Grace Carley, conseillère politique au ministère de la Culture, des Média et des Sports britanniques. Ils ont deux enfants : Max et Amelia.

Après l'échec d’une première pièce de théâtre en 1986, il déménage à Londres avec femme et enfants et s'essaie au récit de voyage avec bonheur. Il parcourt l’Egypte, le Sud des Etats-Unis en 1988, l’Australie en 1991 (de Darwin à Perth, il a accompli un périple de 6 000 km entre une ville de 40 000 habitants et une ville d'un million avec 100 000 habitants seulement entre les deux)…

Mais c’est en 1994, avec la publication de Cul-de-sac (refusé par les éditeurs américains et publié en Angleterre) que D. Kennedy sort de l'anonymat. En 1997, le livre est porté à l’écran par Stephen Elliot, le réalisateur de Priscilla, folle du désert.

En 1996 il devient un auteur incontournable avec L'homme qui voulait vivre sa vie. Il écrit ensuite quatre autres romans entre thriller psychologique et satire sociale qui font croître les fans d’un auteur qui joue avec les nerfs de ses lecteurs avec brio.

Il publie, ensuite, La Poursuite du bonheur (Belfond, 2001, Pocket, 2003) suivis de Rien ne va plus (première publication en France chez Belfond, 2002, Pocket, 2004), qui a reçu le prix littéraire du festival du cinéma américain de Deauville 2003, et d'Une relation dangereuse (Belfond, 2003)

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